Les médias aux Etats-Unis en 2016 ou l’émergence de nouveaux types de journalismes

Sous l’impulsion des réseaux sociaux, des blogs spécialisés et de la digitalisation de l’information, le secteur des médias a récemment connu une profonde mutation aux Etats-Unis qui remet en question l’ensemble du secteur et ses acteurs.

Le nombre de publications et de médias a connu une explosion sans précédent aux Etats-Unis au cours des dernières années. Radios, TV, journaux online pointus et ultra spécialisés voient le jour quotidiennement, cherchant à offrir à chaque individu-client une information sur-mesure toujours plus ciblée sur ses sujets de prédilection. En 2016, on compte plus de 1300 quotidiens, 8200 sites d’information en ligne et 39 000 journalistes employés sur le territoire américain. Si certains s’amusent de cette offre pléthorique, d’autres s’interrogent sérieusement sur un phénomène qui peut conduire à une véritable désinformation et à la diminution, par une forme de dilution, du pouvoir des grands médias « professionnels ».

Medias: la digitalisation change la donne

Le phénomène n’est pas entièrement une nouveauté : la digitalisation des médias s’accentue de jour en jour aux Etats-Unis comme en Europe. C’est depuis 2006 que la presse papier américaine voit ainsi son revenu et le  nombre de ses lecteurs décroître continuellement, ces derniers se tournant progressivement vers le web et les réseaux sociaux, comme le montre le graphique suivant :


Source : Oxford (Reuters Institute)
L’utilisation des téléphones portables et le développement des réseaux wi-fi gratuits partout sur le territoire américain, notamment dans les grandes métropoles, a entraîné un véritable plébiscite pour ce moyen de communication qui offre un accès facilité à l’information Selon le rapport du Pew Research Center sur les médias US en 2015,  les usages des lecteurs américains ont ainsi connu une révolution qui s’est largement accentuée cette dernière année : aujourd’hui 39 des 50 plus grands sites d’information online sont consultés en majorité à partir d’un téléphone mobile. Conséquence : au-delà des formats courts qui sont privilégiés, la lecture de l’information s’en trouve accélérée et excède rarement 4 minutes par article.

Aussi, au sein de ce nouvel environnement médiatique, observe-t-on désormais deux grandes tendances émergentes et diamétralement opposées, résumées par le graphique ci-dessous :

Source : Businesswire

En à peine un an, Buzzfeed, mélange d’entertainment et d’informations peu fouillées, a ainsi imposé son modèle en doublant sa part d’audience (voir rapport Tow Center for digital journalism). Paradigme d’un nouveau type de journalisme évalué au nombre de clics, il semblerait que son ascension soit  implacable. Doit-on alors considérer que les Américains privilégient désormais l’information superficielle dont les frontières avec le pur marketing restent floues ? Rien n’est moins vrai : à l’autre bout du scope, on voit désormais quelques grands médias traditionnels redresser la barre avec succès. En misant sur l’investigation journalistique, l’approfondissement de sujets d’actualité transverses, certains medias ont su tirer leur épingle du jeu. C’est par exemple le cas du Huffington Post ou du New York Times, dont les parts d’audience respectives ont augmenté d’un tiers en un an. Deux journalismes semblent donc se faire face actuellement, tout en continuant à chercher un modèle économique pérenne.

Des evolutions qui menacent journalistes et communicants?

Or, pour les communicants, l’avènement d’internet 2.0 va de pair avec une remise en question des pratiques traditionnelles des relations presse. Les journalistes sont toujours plus demandeurs de contenu prêt à l’emploi et interagissent directement avec les entreprises via les réseaux sociaux, reléguant parfois les communicants à un rôle annexe. Richard Anderson, fondateur de Thomson Financial’s Global Consulting Group explique pourquoi les conditions de travail se sont durcies : « La relation des communicants aux médias a connu une profonde évolution. Certes, il existe encore de grands médias (télévision, radio et hebdomadaires) incontournables pour un public large. Mais leur modèle s’est transformé : au fil des ans, et du fait de contraintes économiques, on a accordé davantage d’espace à la publicité, au détriment du pur contenu journalistique. A ce titre, la concurrence dans les relations presse s’est accrue à New-York pour remplir cet espace de plus en plus réduit. » Aujourd´hui à New-York, le ratio attaché de presse / journaliste est de 30 pour un, loin devant le ration parisien de 4/1. Dans une interview, ce communicant chevronné décrit également l’impact d’internet sur l’écosystème des médias outre-Atlantique: « Les communicants et les journalistes ont de moins ne moins de rapports humains, tout passe désormais par la technologie (e-mails et média sociaux). » Les journalistes disposent rarement d’un numéro de téléphone direct où on pourrait les joindre. De plus, avec l’essor des réseaux sociaux, notamment de Twitter, ces derniers accèdent directement à l’information et peuvent interagir en direct avec les entreprises. Les relations presse doivent donc redéfinir leur rôle, en misant sur leur capacité à construire des messages : « Les communicants ont toujours une utilité et un rôle à jouer auprès des médias. Nous savons raconter une histoire et écrire un pitch efficace. En tant que spécialistes des médias, nous pouvons adapter le discours d’une entreprise à l’angle recherché par un journaliste en fonction de la ligne éditoriale de sa publication. Dans des situations de communication de crise, en tant que tierce personne, nous avons également plus de légitimité à contacter la presse que l’entreprise elle-même ».

Si les perspectives du secteur des médias engendrent des remises en question pour les communicants, le phénomène est également vrai pour   les journalistes : tous voient dans ces évolutions un risque réel de confusion entre marketing et pur journalisme. Dans le rapport annuel Business Wire Media Survey, les journalistes expriment ainsi leur vision mais surtout leurs appréhensions face à la transformation rapide de leur écosystème. A la question « quel est votre sujet d’inquiétude principal autour du secteur des médias ? », ils répondent à 66,5% « le nombre de clics prend le pas sur la qualité des contenus journalistiques ». Autrement dit, les journalistes sont de plus en plus évalués en fonction de critères marketing, au détriment du fond, Buzzfeed en étant le meilleur exemple. En deuxième position, la robotisation du journalisme et la déshumanisation de la fonction inquiète les professionnels des médias. Du côté des communicants,  Richard Anderson partage le même constat : « Progressivement, la Muraille de Chine qui séparait traditionnellement le marketing et le journalisme est en train de s’effriter. La presse est de plus en plus prise en otage par les contraintes économiques et les groupes dont elle dépend. Je ne suis pas très optimiste car cette tendance est vouée à s’amplifier dans les prochaines années. Heureusement, nous sommes encore loin d’autres modèles anglo-saxons tels que le modèle britannique dans lequel les frontières entre journalisme et marketing sont depuis longtemps très floues ! » A en croire cette affirmation, le modèle médiatique américain possède toujours une marge…. et conserve avant tout cette capacité à s’interroger et à se réinventer !

Anna Casal

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Anna Casal

I am an accomplished public relations professional with a strong background in finance, start-ups, law and crisis communications. I also spent over four years as a financial journalist in Paris. I believe I have a sound knowledge of French PR and its media market. I recently moved to the fascinating city of New-York. As I have a deep passion for news and communications, I started to write articles and op-eds focused on the new PR trends and innovations in the USA. On a free-lance basis, I am also helping start-ups to innovate in their communication approach both in France and in the USA. I received a Bachelor’s Degree in Philosophy from Nanterre University (Paris X) and an MBA from ESSEC, #3 European Business School according to the Financial Times 2014 ranking.

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